L’architecture est un acte social. Mike Barns, architecte maori, nourri des penseurs anticolonialistes et anti-impérialistes, en est convaincu.
Avec son agence, basée à Auckland, et les autres architectes maoris de Nouvelle-Zélande — une vingtaine sur les 400 professionnels que compte le pays — il a élaboré un concept lié à l’espace « indigène ». La pratique qu’il défend, proche des utilisateurs, est ainsi fondée sur les valeurs de son peuple, pétrie de symboles, adaptable et profondément humaine.
Mike Barns m’avait accordé cet entretien lors de rencontres à l’Unesco, en mai 2001, sur le thème « peuple autochtones, écrits et nouvelles technologies ».
Il y parle des méthodes utilisées par son agence, des expériences menées avec quelques communautés pour penser de nouvelles écoles, d’un projet de prison qui lui tient à cœur.

Architecture contemporaine et culture traditionnelle
« Pour nous, architectes maoris, intégrer dans nos constructions les conceptions de l’espace, de la géographie, de la géomancie fondatrices de notre société est essentiel. Nous essayons de réfléchir aux valeurs, aux fondements de la culture traditionnelle pour les distiller dans l’architecture contemporaine.
Notre philosophie est basée sur l’idée que les utilisateurs de ces bâtiments possèdent les réponses. Nous, nous n’avons que des questions. C’est ça, la fonction d’un architecte, poser des questions : « Comment voyez-vous cet espace, de quoi avez-vous besoin… ? » Il s’agit d’inverser les rôles et la méthodologie professionnelle.
Évidemment, procéder ainsi prend au moins quatre fois plus de temps et représente des heures de discussions, de conversations avec les familles, les villages concernés… !
Pour définir la philosophie du projet, un mois nous est nécessaire et un an pour dessiner les plans, là où les architectes traditionnels prennent respectivement deux heures et deux mois ! Nous proposons d’abord des esquisses aux gens et ensuite on recommence, on retouche. S’ils ne sont pas d’accord avec notre interprétation, on leur donne un crayon pour qu’ils modifient eux-mêmes les plans en fonction de ce qu’ils veulent vraiment. Puis des maquettes, qu’ils transforment aussi.
C’est la contribution que nous apportons à notre peuple afin qu’il reste proche de sa culture dans des lieux contemporains.
Des salles de classes circulaires…
Notre agence a eu l’occasion de construire six écoles. On remarquait souvent qu’une école réalisée par un non Maori était très vite couverte de graffitis, de tags… Notre conception de la pédagogie, différente de celle des Occidentaux, implique d’autres espaces. C’est ce qu’exprimaient les communautés : « Apprendre, c’est un jeune qui écoute une personne âgée. Elle transmet la connaissance comme de la nourriture. Aussi une salle de classe ne peut être un rectangle, avec un mur et un tableau noir, un bureau et des tables en face.
Lorsque l’enseignant est au centre de l’attention, il est préférable que la salle soit circulaire, avec les élèves en cercle et l’enseignant au centre…Et parfois à l’extérieur… »
Cela signifie que la salle de classe doit comporter trois dimensions. Le sol peut présenter des niveaux différents et descendre en pente vers le centre. Le professeur pourra en sortir, car l’autorité ne vient pas toujours de lui. Cela se négocie avec la communauté et elle peut être aussi, dans certain cas, conférée aux élèves.
… ou enfouies dans le sol
Mais toutes les classes ne doivent pas être conçues sur ce plan, qui convient seulement à certaines occasions. Parfois, au contraire, il est nécessaire que les élèves se trouvent dans une position inconfortable Trop à l’aise, ils deviendront distraits, leur attention ne sera pas assez soutenue. Avec une salle très sombre, sans lumière, sans fenêtre, l’attention des jeunes sera vraiment concentrée vers l’intérieur, vers l’enseignant.
On nous a aussi suggéré des solutions pour rendre la salle « inconfortable », des sièges, par exemple, où l’élève est obligé de se balancer.
On peut aussi imaginer une salle enfouie dans le sol, car, dans la conception maorie, la connaissance vient de la Terre Mère. Il se produit ainsi une sorte d’osmose dans l’imaginaire de l’enfant.
Ces écoles peuvent, bien sûr accueillirent des élèves Blancs, à condition qu’ils adhèrent à ces conceptions et qu’ils parlent couramment le maori.
L’architecture est un acte social
L’architecture doit être porté par une philosophie sociale. C’est le défi de tout gouvernement. Mais bien sûr la bureaucratie refuse le changement ou la différence. Faire admettre nos conceptions n’est pas chose facile.
La première école, surtout, nous a posé des problèmes. Les représentants du ministère de l’Education nationale étaient très embarrassés car leur projet initial était un bâtiment très simple, alors que nous avions réussi à réaliser des locaux très agréables, très beaux avec un budget inférieur à celui qui était attribué. « C’est trop bien, vous allez embarrasser les gens » nous ont-ils rétorqué en refusant de nous revoir. Quels gens ? Ça on ne l’a jamais su !
Un an plus tard, de nombreux Maoris, qui avaient visité, l’école en réclamaient de semblables dans le pays. Ils ont insisté auprès de politiciens, de plus en plus agacés. Finalement, ils ont fini par nous confier une seconde école. Avec la troisième, les négociations sont devenues plus faciles… !
Le ministère de l’Education nationale, qui finance ces écoles, nous donne, évidemment, des critères auxquels nous sommes tenus de répondre et qui sont en contradiction avec ceux des communautés. Mais si l’argent vient du gouvernement, nous considérons que les données sociales et culturelles sont prioritaires.
À deux occasion, les représentants du gouvernement ont rejeté nos projets, arguant qu’ils étaient les payeurs et donc les décideurs. Mais ce sont les gens qui payent les impôts, le ministère est simplement une banque, son rôle n’est pas de fournir le contenu ou le contenant des écoles. C’est encore de l’impérialisme culturel. Nous les avons remercié pour leur argent et les avons prié de nous laisser négocier avec les communautés !
Mais ce ne sont pas des réactions racistes, simplement bureaucratiques.
La prison, maison d’apprentissage
Créer une prison est une autre expérience ancrée dans le social. La Nouvelle-Zélande n’en avait pas construit depuis 30 ans. Des programmes sociaux avaient, jusqu’à présent, permis de freiner la délinquance. Mais avec les difficultés économiques, celle-ci est remontée. Il fallait donc un centre pénitentiaire supplémentaire — il en existe une douzaine — et, l’an dernier, des représentants du ministère chargé de ce programme nous ont rencontré pour nous proposer ce marché.
Ce projet nous intéressait, mais nous tenions à procéder selon notre philosophie et notre méthode, sans freins. Dans ce travail, nous sommes nourris des idées de penseurs français comme Michel Foucault, Jacques Derrida, mais aussi de Noam Chomsky, Franz Fanon. Toutes ces théories anti-impérialistes et anti-establishment.
Il faut savoir que 70 % de la population délinquante est maorie. Le gouvernement reconnaît que des mesures doivent être prises pour que ça change mais considère qu’il est trop tard pour les délinquants actuels. Il fallait modifier cette vision. Considérer la prison non pas comme un lieu d’incarcération, dont on sort en étant toujours plus associal, mais comme un espace de reconstruction personnel. Nous avons réussi à les convaincre !
Des valeurs maories
Il fallait introduire des valeurs spécifiquement maories dans ce lieu, imaginer un environnement où les prisonniers auraient une image positive d’eux-mêmes ?
Dans notre philosophie, l’enfant, dans le ventre maternel, est un chef. Sa mère lui parle, l’encourage, lui chante des chansons ; lorsqu’il naît, il est respecté par la communauté. Puis lorsqu’il grandit, un dysfonctionnement peut apparaître et l’amener devant un juge. Il peut devenir un meurtrier, battre sa femme… Tout cela est irréfutable. Pourtant, au fond de lui, il reste un chef. Le rôle de la prison est de lui redonner son identité profonde, de le réhabiliter. Et c’est aussi le rôle de l’architecte.
« votre idée est intéressante, mais que signifie-t-elle d’un point de vue architectural ? », nous a répliqué le gouvernement.
Le rôle d’une cellule, pour nous, n’est pas de renforcer une séparation, mais de donner le temps de la réflexion au prisonnier. Pour qu’il puisse se réhabiliter, se reconstruire.
La prison comme famille
Pour commencer, nous avons créé un groupe de réflexion —refusé d’abord pour raison de sécurité par le ministère — qui réunissait criminels, prostituées, jeunes dealers… Pendant douze semaines, nous avons échangé avec eux : « Qu’est-ce qui vous effraie dans la prison ? Qu’est-ce qui en fait un lieu horrible ou au contraire un endroit qui vous convient ? Une prison de femme, est-ce un lieu acceptable ? Épouvantable ? »
Les réponses furent surprenantes. Un grand nombre d’entre eux aiment la prison ! Ils y retrouvent des gens comme eux, d’autres Maoris. Pendant des années, ils ont vécu seuls, dans des cités et là, ils retrouvaient une famille. Du coup, lorsqu’ils étaient relaxés, ils commettaient un nouveau crime pour être, de nouveau, incarcérés !
Ce qu’ils voulaient aussi, c’est pouvoir mieux connaître leur culture, les généalogies, les mythologies. Ne plus être traités comme des idiots, des imbéciles. Pouvoir retourner dans leur famille sans honte. Et là, prendre le relaie auprès des jeunes, les informer pour qu’ils ne deviennent pas à leur tour délinquants…
Un colosse baraqué : "la nuit, je pleure…"
Quel était le moment de la journée le plus difficile à vivre ? Nous avions besoin de le savoir. Alors un grand type tatoué jusqu’au cou, un colosse baraqué, très musclé, a murmuré : « C’est la nuit, à ce moment, je pleure. Personne ne le sait… Si on ne montre pas qu’on est un dur ici, on te pique tes affaires, on te tabasse. C’est pour ça, je pleure toutes les nuits, c’est mon secret. Ici, je ne peux pas sentir l’odeur de l’herbe, voir les arbres, écouter le bruit de l’eau qui coule, de la pluie… Je suis comme un démon en cage… Je n’ai plus rien d’humain. Tu vois, lorsque j’ai une permission pour assister à un deuil, dans ma famille, je me couche dans l’herbe, je la respire. Rester un être humain, c’est ça que je veux »
Pour répondre à toutes ces attentes nous avons essayé d’imaginer plusieurs solutions : un espace différent, un lieu où les familles des prisonniers pourraient séjourner ainsi qu’un espace cérémoniel traditionnel.
À l’homme qui pleure, nous avons proposé un endroit où il pourrait vivre ce qui lui manque, écouter le vent, sentir la pluie, regarder les arbres. Il a trouvé ça fantastique…
Le groupe de réflexion nous avait aussi expliqué combien on est seul dans une cellule, on n’y connaît personne, on trouve seulement les graffitis laissés par les précédents prisonniers. Mais sans rien connaître d’eux de leurs familles, de leur histoire…
L’intérieur des cellules pourrait alors comporter des symboles qui permettraient au détenu de rester en lien avec sa culture. Des panneaux de bois sur lesquels il sculpterait l’histoire de sa vie, selon le principe de la sculpture traditionnelle. Chaque soir en regardant ces panneaux, il revivrait son histoire, ses ancêtres. Il resterait en relation avec sa vie antérieure, sa vie de « chef ». Une fois libéré, il pourrait en ramener avec lui. Ce serait un support pour parler de la prison, pour prévenir les jeunes. L’autre resterait dans la cellule. Comme une connexion avec ses successeurs.
Les Maoris sont issus de la terre
Pour cette prison, le gouvernement avait fait l’erreur d’acheter un terrain dans l’île du Nord, sans nous prévenir.
Or les Maoris sont issus de la terre, et lorsqu’on construit un bâtiment chez nous, il faut d’abord se préoccuper de l’endroit qui va l’accueillir. On ne peut pas édifier une construction n’importe où. Ce terrain était peut-être un endroit négatif, car chaque fragment de terre possède son esprit. Dans ce cas, il fallait trouver le bon esprit de la terre, celui qui pouvait aider les prisonniers. Mais il était trop tard, la tractation était déjà réalisée.
Par chance ce terrain s’est révélé magnifique. Une rivière le traversait ce qui était merveilleux car l’eau possède un grand pouvoir spirituel. Il nous fallait connaître l’histoire de cette rivière, sa généalogie, quel esprit l’habitait.
Lorsque nous avons présenté le projet aux habitants, la moitié d’entre eux s’est opposé à la présence de prisonniers. Ils refusaient cette forme d’impérialisme, l’incarcération, qui est en contradiction avec leur philosophie. Il a fallu les convaincre d’être réalistes. Si c’étaient leur fils ou leur mari qui se retrouvaient en prison, il était préférable qu’ils restent près d’eux plutôt qu’à Auckland.
Avec leur aide, nous pouvions imaginer justement une solution adaptée : non pas une prison mais un lieu d’apprentissage et de connaissance pour les prisonniers. Et la négocier avec le gouvernement
Après des mois de discussions, ils ont finalement accepté de nous parler de l’esprit du lieu.
L’esprit de la rivière
« Cette rivière est très ancienne, nous ont-ils raconté. Elle porte notre identité, notre spiritualité. Elle est le cordon ombilical, la connexion entre les communautés qui vivent ici. Pour toute la région, c’est un endroit chargé d’une grande puissance historique et spirituelle
Sous elle, d’autres cours d’eau passent et se croisent. On y trouve aussi des sources d’eau chaudes. Il ne faut surtout pas la détruire… Il faut la respecter, respecter les rocs aussi, les énormes rochers et certains arbres. Les éléments secrets qui nous nourrissent. »
Grâce à l’eau chaude, ce lieu, très puissant, pouvait donc être un réel facteur de réhabilitation.
Les ingénieurs du gouvernement ont alors commencé leurs plans. Ils voulaient recouvrir la rivière, araser la colline, remblayer le terrain… Nous sommes intervenus à temps. On leur a dit d’oublier tout ça, Au contraire, il fallait agrandir la rivière. Ça les a rendu fous.
- « Une rivière au centre d’une prison ! mais les prisonniers vont s’enfuir ! »
- « Ne soyez pas stupides, il y aura des murs de part en part ! C’est un concept nouveau ! La rivière est un élément important de cette philosophie. Les prisonniers doivent l’entendre couler, la voir…Ce sera comme un lieu de formation, ça leur fera oublier la drogue. »
- « Au contraire, ça leur permettra de la faire circuler ! »
Dans l’équipe du gouvernement, figuraient des architectes venant des USA, du Canada, d’Afrique du Sud, d’Australie qui trouvaient aussi ce concept très curieux. On leur disait : « Mais comment transformer une prison si on n’en change pas aussi les bases ? C’est un challenge ! »
Les discussions ont duré, duré… Après six mois, ils sont devenus les meilleurs avocats du projet. Finalement, c’était devenu leur idée !
Maintenant, notre proposition est entre les mains du gouvernement. Elle sera certainement modifiée pour de nombreuses raisons, notamment budgétaires. Mais s’ils conservent 20 % du projet, je serai heureux. On peut alors rendre les prisons plus humaines. »
Avec son agence, basée à Auckland, et les autres architectes maoris de Nouvelle-Zélande — une vingtaine sur les 400 professionnels que compte le pays — il a élaboré un concept lié à l’espace « indigène ». La pratique qu’il défend, proche des utilisateurs, est ainsi fondée sur les valeurs de son peuple, pétrie de symboles, adaptable et profondément humaine.
Mike Barns m’avait accordé cet entretien lors de rencontres à l’Unesco, en mai 2001, sur le thème « peuple autochtones, écrits et nouvelles technologies ».
Il y parle des méthodes utilisées par son agence, des expériences menées avec quelques communautés pour penser de nouvelles écoles, d’un projet de prison qui lui tient à cœur.

Waipapa marae. Un marae traditionnel sur le campus du département d'études maories de l'université d'Auckland. Il est utilisé pour les réunions, conférences et cérémonies coutumières.
Architecture contemporaine et culture traditionnelle
« Pour nous, architectes maoris, intégrer dans nos constructions les conceptions de l’espace, de la géographie, de la géomancie fondatrices de notre société est essentiel. Nous essayons de réfléchir aux valeurs, aux fondements de la culture traditionnelle pour les distiller dans l’architecture contemporaine.
Notre philosophie est basée sur l’idée que les utilisateurs de ces bâtiments possèdent les réponses. Nous, nous n’avons que des questions. C’est ça, la fonction d’un architecte, poser des questions : « Comment voyez-vous cet espace, de quoi avez-vous besoin… ? » Il s’agit d’inverser les rôles et la méthodologie professionnelle.
Évidemment, procéder ainsi prend au moins quatre fois plus de temps et représente des heures de discussions, de conversations avec les familles, les villages concernés… !
Pour définir la philosophie du projet, un mois nous est nécessaire et un an pour dessiner les plans, là où les architectes traditionnels prennent respectivement deux heures et deux mois ! Nous proposons d’abord des esquisses aux gens et ensuite on recommence, on retouche. S’ils ne sont pas d’accord avec notre interprétation, on leur donne un crayon pour qu’ils modifient eux-mêmes les plans en fonction de ce qu’ils veulent vraiment. Puis des maquettes, qu’ils transforment aussi.
C’est la contribution que nous apportons à notre peuple afin qu’il reste proche de sa culture dans des lieux contemporains.
Des salles de classes circulaires…
Notre agence a eu l’occasion de construire six écoles. On remarquait souvent qu’une école réalisée par un non Maori était très vite couverte de graffitis, de tags… Notre conception de la pédagogie, différente de celle des Occidentaux, implique d’autres espaces. C’est ce qu’exprimaient les communautés : « Apprendre, c’est un jeune qui écoute une personne âgée. Elle transmet la connaissance comme de la nourriture. Aussi une salle de classe ne peut être un rectangle, avec un mur et un tableau noir, un bureau et des tables en face.
Lorsque l’enseignant est au centre de l’attention, il est préférable que la salle soit circulaire, avec les élèves en cercle et l’enseignant au centre…Et parfois à l’extérieur… »
Cela signifie que la salle de classe doit comporter trois dimensions. Le sol peut présenter des niveaux différents et descendre en pente vers le centre. Le professeur pourra en sortir, car l’autorité ne vient pas toujours de lui. Cela se négocie avec la communauté et elle peut être aussi, dans certain cas, conférée aux élèves.
… ou enfouies dans le sol
Mais toutes les classes ne doivent pas être conçues sur ce plan, qui convient seulement à certaines occasions. Parfois, au contraire, il est nécessaire que les élèves se trouvent dans une position inconfortable Trop à l’aise, ils deviendront distraits, leur attention ne sera pas assez soutenue. Avec une salle très sombre, sans lumière, sans fenêtre, l’attention des jeunes sera vraiment concentrée vers l’intérieur, vers l’enseignant.
On nous a aussi suggéré des solutions pour rendre la salle « inconfortable », des sièges, par exemple, où l’élève est obligé de se balancer.
On peut aussi imaginer une salle enfouie dans le sol, car, dans la conception maorie, la connaissance vient de la Terre Mère. Il se produit ainsi une sorte d’osmose dans l’imaginaire de l’enfant.
Ces écoles peuvent, bien sûr accueillirent des élèves Blancs, à condition qu’ils adhèrent à ces conceptions et qu’ils parlent couramment le maori.
L’architecture est un acte social
L’architecture doit être porté par une philosophie sociale. C’est le défi de tout gouvernement. Mais bien sûr la bureaucratie refuse le changement ou la différence. Faire admettre nos conceptions n’est pas chose facile.
La première école, surtout, nous a posé des problèmes. Les représentants du ministère de l’Education nationale étaient très embarrassés car leur projet initial était un bâtiment très simple, alors que nous avions réussi à réaliser des locaux très agréables, très beaux avec un budget inférieur à celui qui était attribué. « C’est trop bien, vous allez embarrasser les gens » nous ont-ils rétorqué en refusant de nous revoir. Quels gens ? Ça on ne l’a jamais su !
Un an plus tard, de nombreux Maoris, qui avaient visité, l’école en réclamaient de semblables dans le pays. Ils ont insisté auprès de politiciens, de plus en plus agacés. Finalement, ils ont fini par nous confier une seconde école. Avec la troisième, les négociations sont devenues plus faciles… !
Le ministère de l’Education nationale, qui finance ces écoles, nous donne, évidemment, des critères auxquels nous sommes tenus de répondre et qui sont en contradiction avec ceux des communautés. Mais si l’argent vient du gouvernement, nous considérons que les données sociales et culturelles sont prioritaires.
À deux occasion, les représentants du gouvernement ont rejeté nos projets, arguant qu’ils étaient les payeurs et donc les décideurs. Mais ce sont les gens qui payent les impôts, le ministère est simplement une banque, son rôle n’est pas de fournir le contenu ou le contenant des écoles. C’est encore de l’impérialisme culturel. Nous les avons remercié pour leur argent et les avons prié de nous laisser négocier avec les communautés !
Mais ce ne sont pas des réactions racistes, simplement bureaucratiques.
La prison, maison d’apprentissage
Créer une prison est une autre expérience ancrée dans le social. La Nouvelle-Zélande n’en avait pas construit depuis 30 ans. Des programmes sociaux avaient, jusqu’à présent, permis de freiner la délinquance. Mais avec les difficultés économiques, celle-ci est remontée. Il fallait donc un centre pénitentiaire supplémentaire — il en existe une douzaine — et, l’an dernier, des représentants du ministère chargé de ce programme nous ont rencontré pour nous proposer ce marché.
Ce projet nous intéressait, mais nous tenions à procéder selon notre philosophie et notre méthode, sans freins. Dans ce travail, nous sommes nourris des idées de penseurs français comme Michel Foucault, Jacques Derrida, mais aussi de Noam Chomsky, Franz Fanon. Toutes ces théories anti-impérialistes et anti-establishment.
Il faut savoir que 70 % de la population délinquante est maorie. Le gouvernement reconnaît que des mesures doivent être prises pour que ça change mais considère qu’il est trop tard pour les délinquants actuels. Il fallait modifier cette vision. Considérer la prison non pas comme un lieu d’incarcération, dont on sort en étant toujours plus associal, mais comme un espace de reconstruction personnel. Nous avons réussi à les convaincre !
Des valeurs maories
Il fallait introduire des valeurs spécifiquement maories dans ce lieu, imaginer un environnement où les prisonniers auraient une image positive d’eux-mêmes ?
Dans notre philosophie, l’enfant, dans le ventre maternel, est un chef. Sa mère lui parle, l’encourage, lui chante des chansons ; lorsqu’il naît, il est respecté par la communauté. Puis lorsqu’il grandit, un dysfonctionnement peut apparaître et l’amener devant un juge. Il peut devenir un meurtrier, battre sa femme… Tout cela est irréfutable. Pourtant, au fond de lui, il reste un chef. Le rôle de la prison est de lui redonner son identité profonde, de le réhabiliter. Et c’est aussi le rôle de l’architecte.
« votre idée est intéressante, mais que signifie-t-elle d’un point de vue architectural ? », nous a répliqué le gouvernement.
Le rôle d’une cellule, pour nous, n’est pas de renforcer une séparation, mais de donner le temps de la réflexion au prisonnier. Pour qu’il puisse se réhabiliter, se reconstruire.
La prison comme famille
Pour commencer, nous avons créé un groupe de réflexion —refusé d’abord pour raison de sécurité par le ministère — qui réunissait criminels, prostituées, jeunes dealers… Pendant douze semaines, nous avons échangé avec eux : « Qu’est-ce qui vous effraie dans la prison ? Qu’est-ce qui en fait un lieu horrible ou au contraire un endroit qui vous convient ? Une prison de femme, est-ce un lieu acceptable ? Épouvantable ? »
Les réponses furent surprenantes. Un grand nombre d’entre eux aiment la prison ! Ils y retrouvent des gens comme eux, d’autres Maoris. Pendant des années, ils ont vécu seuls, dans des cités et là, ils retrouvaient une famille. Du coup, lorsqu’ils étaient relaxés, ils commettaient un nouveau crime pour être, de nouveau, incarcérés !
Ce qu’ils voulaient aussi, c’est pouvoir mieux connaître leur culture, les généalogies, les mythologies. Ne plus être traités comme des idiots, des imbéciles. Pouvoir retourner dans leur famille sans honte. Et là, prendre le relaie auprès des jeunes, les informer pour qu’ils ne deviennent pas à leur tour délinquants…
Un colosse baraqué : "la nuit, je pleure…"
Quel était le moment de la journée le plus difficile à vivre ? Nous avions besoin de le savoir. Alors un grand type tatoué jusqu’au cou, un colosse baraqué, très musclé, a murmuré : « C’est la nuit, à ce moment, je pleure. Personne ne le sait… Si on ne montre pas qu’on est un dur ici, on te pique tes affaires, on te tabasse. C’est pour ça, je pleure toutes les nuits, c’est mon secret. Ici, je ne peux pas sentir l’odeur de l’herbe, voir les arbres, écouter le bruit de l’eau qui coule, de la pluie… Je suis comme un démon en cage… Je n’ai plus rien d’humain. Tu vois, lorsque j’ai une permission pour assister à un deuil, dans ma famille, je me couche dans l’herbe, je la respire. Rester un être humain, c’est ça que je veux »
Pour répondre à toutes ces attentes nous avons essayé d’imaginer plusieurs solutions : un espace différent, un lieu où les familles des prisonniers pourraient séjourner ainsi qu’un espace cérémoniel traditionnel.
À l’homme qui pleure, nous avons proposé un endroit où il pourrait vivre ce qui lui manque, écouter le vent, sentir la pluie, regarder les arbres. Il a trouvé ça fantastique…
Le groupe de réflexion nous avait aussi expliqué combien on est seul dans une cellule, on n’y connaît personne, on trouve seulement les graffitis laissés par les précédents prisonniers. Mais sans rien connaître d’eux de leurs familles, de leur histoire…
L’intérieur des cellules pourrait alors comporter des symboles qui permettraient au détenu de rester en lien avec sa culture. Des panneaux de bois sur lesquels il sculpterait l’histoire de sa vie, selon le principe de la sculpture traditionnelle. Chaque soir en regardant ces panneaux, il revivrait son histoire, ses ancêtres. Il resterait en relation avec sa vie antérieure, sa vie de « chef ». Une fois libéré, il pourrait en ramener avec lui. Ce serait un support pour parler de la prison, pour prévenir les jeunes. L’autre resterait dans la cellule. Comme une connexion avec ses successeurs.
Les Maoris sont issus de la terre
Pour cette prison, le gouvernement avait fait l’erreur d’acheter un terrain dans l’île du Nord, sans nous prévenir.
Or les Maoris sont issus de la terre, et lorsqu’on construit un bâtiment chez nous, il faut d’abord se préoccuper de l’endroit qui va l’accueillir. On ne peut pas édifier une construction n’importe où. Ce terrain était peut-être un endroit négatif, car chaque fragment de terre possède son esprit. Dans ce cas, il fallait trouver le bon esprit de la terre, celui qui pouvait aider les prisonniers. Mais il était trop tard, la tractation était déjà réalisée.
Par chance ce terrain s’est révélé magnifique. Une rivière le traversait ce qui était merveilleux car l’eau possède un grand pouvoir spirituel. Il nous fallait connaître l’histoire de cette rivière, sa généalogie, quel esprit l’habitait.
Lorsque nous avons présenté le projet aux habitants, la moitié d’entre eux s’est opposé à la présence de prisonniers. Ils refusaient cette forme d’impérialisme, l’incarcération, qui est en contradiction avec leur philosophie. Il a fallu les convaincre d’être réalistes. Si c’étaient leur fils ou leur mari qui se retrouvaient en prison, il était préférable qu’ils restent près d’eux plutôt qu’à Auckland.
Avec leur aide, nous pouvions imaginer justement une solution adaptée : non pas une prison mais un lieu d’apprentissage et de connaissance pour les prisonniers. Et la négocier avec le gouvernement
Après des mois de discussions, ils ont finalement accepté de nous parler de l’esprit du lieu.
L’esprit de la rivière
« Cette rivière est très ancienne, nous ont-ils raconté. Elle porte notre identité, notre spiritualité. Elle est le cordon ombilical, la connexion entre les communautés qui vivent ici. Pour toute la région, c’est un endroit chargé d’une grande puissance historique et spirituelle
Sous elle, d’autres cours d’eau passent et se croisent. On y trouve aussi des sources d’eau chaudes. Il ne faut surtout pas la détruire… Il faut la respecter, respecter les rocs aussi, les énormes rochers et certains arbres. Les éléments secrets qui nous nourrissent. »
Grâce à l’eau chaude, ce lieu, très puissant, pouvait donc être un réel facteur de réhabilitation.
Les ingénieurs du gouvernement ont alors commencé leurs plans. Ils voulaient recouvrir la rivière, araser la colline, remblayer le terrain… Nous sommes intervenus à temps. On leur a dit d’oublier tout ça, Au contraire, il fallait agrandir la rivière. Ça les a rendu fous.
- « Une rivière au centre d’une prison ! mais les prisonniers vont s’enfuir ! »
- « Ne soyez pas stupides, il y aura des murs de part en part ! C’est un concept nouveau ! La rivière est un élément important de cette philosophie. Les prisonniers doivent l’entendre couler, la voir…Ce sera comme un lieu de formation, ça leur fera oublier la drogue. »
- « Au contraire, ça leur permettra de la faire circuler ! »
Dans l’équipe du gouvernement, figuraient des architectes venant des USA, du Canada, d’Afrique du Sud, d’Australie qui trouvaient aussi ce concept très curieux. On leur disait : « Mais comment transformer une prison si on n’en change pas aussi les bases ? C’est un challenge ! »
Les discussions ont duré, duré… Après six mois, ils sont devenus les meilleurs avocats du projet. Finalement, c’était devenu leur idée !
Maintenant, notre proposition est entre les mains du gouvernement. Elle sera certainement modifiée pour de nombreuses raisons, notamment budgétaires. Mais s’ils conservent 20 % du projet, je serai heureux. On peut alors rendre les prisons plus humaines. »